Tiré du PANORAMA DU MEDECIN - 28 JANVIER2008 - N°5087
Tal Ben-Shalar
REPÈRES Ancien champion de squash en
Israël,
Tal Ben-Shahar est titulaire d’un doctorat en psychologie et en philosophie.
À l’université de Harvard, dont il est lui-même diplômé, il enseigne la psychologie positive, qu’il définit comme une «réflexion scientifique sur le fonctionnement humain optimal».
Professeur de bonheur à Harvard
Selon son éditeur, Tal Ben-Shahar, titulaire de la chaire de psychologie positive à Harvard, est l’un des enseignants les plus populaires de l’université « 20 % des élèves de Harvard passent par son cours, 99 % le recommandent et 23 % déclarent qu’il a changé leur vie», assure-t-il.
Tal Ben-Shahar vient de publier L’Apprentissage du bonheur, aux éditions Belfond. Le livre est préfacé par
le psychiatre Christophe André, qui voit dans la psychologie positive « une autre façon de réfléchir à l’amélioration du bien-être humain, en se
concentrant sur l’étude de ce qui construit notre santé, et non plus seulement sur ce qui l’entrave».
PANORAMA DU MÉDECIN : Le bonheur est-il une notion scientifique
?
TAL BEN-SHAHAR : Oui. Il y a peu de temps encore, on se
contentait, pour mesurer le bonheur, d’analyser des questionnaires remplis par les intéressés. Nous sommes désormais capables de le mesurer de manière beaucoup plus objective. C’est ainsi que
nous avons pu remarquer la correspondance entre les autoévaluations de leurs humeurs par les intéressés et les manifestations physiques, électriques ou chimiques dans le cerveau. Ma définition du
bonheur est donc la suivante une combinaison de sens et de plaisir. Ainsi, si je suis en train de travailler, mais que cela a un sens à mes yeux, que
c’est une chose importante pour moi, qui me procure du plaisir, alors je fais l’expérience du bonheur.
La définition du bonheur est-elle universelle?
Les grands principes sont universels, mais des particularités existent, en fonction des continents et des individualités. Car il y a bien six milliards de
façons d’être heureux. Toutefois, on constate qu’en Amérique du Nord, par exemple, ce qui a du sens aux yeux des gens et leur apporte du plaisir, c’est avant tout la réussite personnelle.
En Europe également, l’individuel importe beaucoup. Alors qu’en Orient, en Chine notamment, les buts poursuivis tiennent plutôt du collectif.
Même constat en Afrique, où les objectifs des individus s’orientent souvent vers le bien de leur communauté. Ce qui est certain, c’est que quel que soit leur
pays, les hommes ont besoin de trouver un sens à leur vie, d’éprouver du plaisir et de vivre heureux.
Les philosophes débattant sur ce thème depuis des millénaires. Qu’avez-vous appris de
nouveau ?
II n’y a pas tant d’éléments nouveaux à découvrir. Dans l’Antiquité, une vingtaine de philosophes discutaient de leurs vingt manières différentes
d’expérimenter ou de définir le bonheur Ce que nous pouvons faire de plus, c’est l’expérimentation. Grâce à des méthodes scientifiques et aux dernières technologies, nous pouvons comprendre
comment les choses marchent. Un exemple, de plus en plus de recherches portent sur la méditation. Une technique ancestrale, utilisée essentiellement
en Orient ou dans le cadre de pratiques religieuses. Nous savons aujourd’hui, notamment grâce aux résultats fournis par des IRM, qu’une pratique régulière de la méditation modifie la structure du
cerveau. Trente minutes par jour, pendant huit semaines, suffisent à en changer le fonctionnement, la partie gauche du cortex préfrontal devenant plus active que la partie droite. Or, il se
trouve que la partie gauche du cerveau est associée aux émotions positives et, pour nos émotions douloureuses, à la capacité de résilience.
Quel est le contenu de votre enseignement ?
Le cours de psychologie positive est interdisciplinaire. J’aborde des disciplines aussi variées que la psychologie sociale, la neuroscience, la
philosophie... J’utilise tout ce qui, à mon avis, peut contribuer à enrichir la vie de mes étudiants et les rendre plus heureux. C’est un enseignement relativement nouveau, même si on le dispense
de plus en plus fréquemment dans les universités américaines. Et même ailleurs. Car les gens commencent à comprendre certaines choses.
D’abord, que l’université n’a pas seulement pour mission de transmettre de l’information, mais qu’elle doit aussi aider ses étudiants à mieux remplir leur
vie. Ensuite, que si nous souhaitons que nos futurs avocats, médecins, salariés.., soient toujours plus productifs et créatifs, nous devons aussi nous préoccuper de comment ils vont sur un plan
personnel, et pas seulement professionnel. Car de nombreuses études prouvent que les personnes dont l’état d’esprit est positif sont généralement plus productives, plus créatives, mais aussi plus
motivées au travail. À l’université, on ne doit donc pas seulement apprendre les codes de sa future profession. On doit aussi découvrir son propre mode de fonctionnement.
Quelles réactions a suscité l’enseignement à Harvard d’un cours de bonheur ?
Au début, la plupart des professeurs et des étudiants ont été surpris. Sceptiques, même. Certains estimaient que ce cours n’avait pas sa place dans une
académie universitaire digne de ce nom. Mais ces réticences ont disparu dès lors que les cours ont commencé et que les inquiets sont venus y assister. Ils ont pu constater que l’enseignement
reposait sur des recherches menées par des scientifiques. Que ce n’était ni du développement personnel, ni une technique new age de quête du bonheur, mais simplement un cours de sciences sociales
tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Ne craignez-vous pas que certains étudiants s’inscrivent à votre cours comme à une psychothérapie
?
Je ne pense pas, en tout cas, que mon cours puisse remplacer un suivi psychologique ou un traitement médical. Mais je crois qu’il peut les compléter. La
plupart des gens rêvent d’être encore plus heureux, même s’ils vont déjà bien. Et même s’ils se sentent mal, d’ailleurs. C’est ici que mon cours peut avoir un rôle à jouer.
Je vais vous citer une étude menée en Caroline du Nord, mais il y en a beaucoup d’autres sur le sujet. II a été démontré que trente minutes d’exercice, trois
fois par semaine, pouvaient produire un effet similaire à celui de puissants traitements psychiatriques contre la dépression. Cela ne signifie évidemment pas que l’exercice physique peut
remplacer tout le reste. Simplement que l’activité sportive peut trouver sa place dans une guérison, au même titre que le traitement médicamenteux.
Malheureusement, les résultats de ces études sont encore trop méconnus et donc insuffisamment exploités.
Vous écrivez que plus la qualité de vie augmente, plus le taux de dépression augmente. D’où
vient ce paradoxe ?
Parmi les multiples raisons qui expliquent ce phénomène figure le fait que, dans notre monde moderne, nous
sommes de plus en plus occupés. Nous essayons de faire un maximum de choses en un temps toujours plus court. Nous n’avons plus de temps pour prendre soin de nous ou pour apprécier nos vies. Ces
conditions sont créatrices de stress, d’anxiété, voire même de dépression.
Ensuite, il est prouvé que le fait d’entretenir des relations proches avec ses semblables -qu’il s’agisse de son âme soeur, de son meilleur ami, de sa
famille- déterminent en partie le bien-être. Or nous ne prenons pas non plus assez le temps de voir ceux à qui nous tenons et qui tiennent à nous. Ce
que je vous dis vous semble peut-être d’une grande simplicité et effectivement c’est le genre de chose que votre grand-mère aurait pu vous dire. Mais justement, nos grand-mères avaient une
expérience que nous n’avons pas ou plus. Et cet éloignement de nos proches nous fait payer le prix fort.
Un Européen sur quatre se dit très heureux.
À votre avis, qu’en est-il des autres ?
Interrogez des gens un peu partout dans le monde, et la plupart vous diront sans doute qu’ils sont heureux. Mais aussi qu’ils aimeraient l’être plus encore.
En fait, la question n’est pas tant de savoir si une personne est heureuse ou pas, mais de savoir si elle souhaite améliorer sa qualité de vie. Toutefois, à côté de toutes ces personnes qui se
disent heureuses, on rencontre également un nombre croissant de personnes dépressives, parfois sous traitement, et de suicides. Ces statistiques sont inquiétantes dans la mesure où elles ne vont
pas en s’arrangeant. Nous disposons pourtant de médicaments de plus en plus efficaces. Comment inverser la tendance? La psychologie positive a beaucoup à offrir. Ce ne sera pas la panacée et cela
ne résoudra pas tout, mais il y a beaucoup à en tirer.
En France comme aux Etats-Unis, les livres de développement personnel se vendent très bien.
Comment différencier les bons des mauvais?
Il y a d’excellents self help books, mais également de très mauvais. Ces derniers font plus de mal que de bien.
Beaucoup de ces ouvrages promettent bien plus que ce qu’ils peuvent effectivement offrir à leurs lecteurs. Ceux qui vous promettent « le bonheur en cinq étapes faciles » par exemple. Une personne
qui suit attentivement ces cinq étapes s’attendra à devenir heureuse. Or évidemment, il n’existe pas de recette miracle. Le lecteur prendra alors
conscience de son malheur et se dira que le problème vient de lui. Il ressortira de cette expérience, blessé. Si les ouvrages de mieux-être sont souvent inefficaces, c’est parce qu’ils ne sont
qu’exceptionnellement soumis à l’épreuve de la méthode scientifique.
Face à un livre de ce type, le seul moyen de savoir s’il est bon ou mauvais, c’est donc l’expérimentation.
Tout comme on procéderait pour juger de l’efficacité d’un traitement.
C’est ici qu’intervient la psychologie positive: elle confronte toutes ces idées sur le mieux-être à la science.
Elle fait office de passerelle entre le savoir académique et la culture populaire.
PROPOS RECUEILLIS PAR PAMELA MESSI
L’Occident tenté par l’économie du bonheur
L’économie du bonheur existe. Et elle n’a rien d’une discipline ésotérique.
L’un de ses plus célèbres théoriciens s’appelle Richard Layard. Enseignant respecté à la London School of Economics, il milite
pour la prise en compte du bien-être, individuel et collectif, dans l’économie. Ce qui suppose de mesurer l’impact des politiques économiques sur la vie des populations.
Son programme * : réduire la mobilité géographique (car la proximité avec ceux qu’on aime est indispensable au bonheur),
accroître les dépenses en faveur de la santé mentale (un adulte anglais sur six connaît la dépression), développer l’ « éducation
morale» (être heureux dépend de certaines valeurs) et convaincre les entreprises de ne plus rémunérer au mérite (source de rivalités mais aussi d’humiliations).
Pour les « économistes du bonheur », les politiques publiques ne peuvent plus
tendre exclusivement vers la croissance. Et le produit intérieur brut (PIS), indicateur productiviste fondé sur la seule création de richesses, apparaît comme un outil
dépassé.
«Il est temps de prendre conscience du fait que les questions de mesure et
d’indicateurs économiques sont liées à des conceptions et des projets de société », déclarait en novembre dernier le conseiller à la Cour des
comptes Patrick Viveret, dans un entretien à Philosophie magazine. Je propose de remplacer le PIB par de nouveaux indicateurs qui intégreraient la dimension écologique, sociale et le bien-être »
Remplacer le PIB par le bonheur intérieur brut (BIB) ? Progressivement, l’idée fait son chemin. Jusque chez les experts
de l’Organisation de coopération et de développement économiques (Ocde). En juin dernier, à Istanbul, mille deux cents spécialistes réunis
par l’Ocde pour son forum mondial «Statistiques, connaissances et politiques», se sont ainsi demandé « comment mesurer le progrès des
sociétés»
Parmi les invités, l’émissaire du Bhoutan. Dans les années 1980, ce petit royaume himalayen a décidé de remplacer le PIB par
le BIB en s’appuyant sur quatre règles : la bonne gouvernance, la protection de l’environnement, une économie « équitable » et le
respect des traditions. L’ONU et la Banque mondiale, qui recourent déjà depuis 1990 à un indice de développement humain (IDH) prenant en compte, à côté du niveau et de l’espérance de
vie le taux d’alphabétisation des populations, s’intéressent de très près à ce modèle. Certains statisticiens jugent difficile de mettre au point un indicateur synthétique agrégeant
l’économie, l’environnement et la psychologie. Mais la plupart reconnaissent désormais que des indicateurs complémentaires pourraient, à côté des indicateurs économiques, mesurer les
droits de l’homme ou la qualité de la gouvernance.
* « Happiness: lessons from a new science » (2006)
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